Covid… déjà cinq ans!
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Le 13 mars 2020, tout s’est arrêté à cause d’une pandémie causée par Covid-19. Comme thanatologue, ma vie a été bouleversée par les histoires vécues des personnes décédées et les membres de leurs familles et leurs amis. J’avais un grand besoin d’écrire un brin de leur cheminement, moi qui en ai pris soin d’eux dans mon laboratoire de thanatopraxie et qui ai accompagné les survivants durant cette période difficile. J’ai écrit ces lignes en 2021, mais c’est seulement aujourd’hui que j’ai le courage de les partager. Stéphanie
Chanson Covid, par Stéphanie Côté
Je t’avais promis d’être là jusqu’à la fin, mais la mort est venue sans que je puisse tenir ta main.
As-tu souffert, as-tu eu peur, tes cheveux coller au front, les poings serrés? As-tu appelé mon nom ou celui de ta mère, alors que cruellement, la vie s’échappait de toi, sans moi.
J’ai veillé à ta fenêtre, chandelle à la main, larmes sur mes joues. J’ai murmuré « je t’aime » pour que tu l’emportes, en route vers ta nouvelle dimension.
J’aurais voulu dire de vive voix, raconter ta vie plutôt que de l’écrire dans le Journal ou The Gazette.
Avec tous ceux qui t’ont connu, ceux qui t’aiment et les autres, manger, boire et fêter à notre santé, à ta mémoire.
Les autorités en ont décidé autrement. Je suis restée seule dans ma bulle à boire des bulles, à manger trop et à pleurer sans épaules.
Toi, qui a vécu presque un siècle, t’es battu au front, qui a tramé pour élever ta marmaille, né dans la grande dépression, ayant vécu la guerre, la ration de beurre, la Télé en noir et blanc, la machine à tordeur, les couches sur la corde, les avancées technologiques, les catastrophes naturelles, c’est un minus virus qui t’a séparé de moi.
Je n’ai pu te revoir, te pleurer dans ton cercueil. Je n’ai pu me rendre au cimetière, car j’étais le surnuméraire. Le fossoyeur qui n’a pas peur des morts a dispersé de l’alcool sur ta tombe, car tout à coup, il avait peur, peur de sa mort.
Je n’en ai rien à cirer du papier de toilette, des pizzas congelées, des manifs, des comportements de fin du monde, de masques, de désinfection, des files d’attente à trois mètres et du couvre-feu à 21 heures.
Tout ce que je voulais était de tenir ta main lorsque demain commencerait sans toi. Je n’ai pu tenir promesse d’être là, auprès de toi, au moment du trépas.
J’espérais que tu meurs de ta belle mort, mais c’est de soif que tu es mort, sans morphine, étouffé par l’eau qui coulait en toi, qui sortait de toi, comme des mots de ta bouche.
Tout ce que j’ai pu vivre est un bal masqué aux câlins éloignés. J’ai ta photo sur mon bureau, grande tristesse, colère parfois. Pour aller mieux vite vite vite et contrer mes états d’âme, antidépresseurs ou Ativant, une grande marche dans la neige, chocolat noir, oreiller tout mouillé.
Le personnel infirmier de voix tremblante m’a annoncé que Covid t’avait pris avec lui. L’embaumeur, les yeux humides, m’a dit avoir bien pris soin de toi. Petit baume sur ma douleur, tes cendres dans mes bras en attente de jours meilleurs.
Ya rien de pire que notre mort soit une statistique et que ce qu’on vit soit réduit à un « tu n’es pas tout seul à vivre ça. » Oui, je suis seule à vivre ça, car chaque deuil à un nom, et ce nom est le tien.
Je sais que je n’ai pas à te demander pardon, pour cet abandon. Je veux que tu saches que ton nom reste à jamais tout au fond de moi, dans ce coin de mon être où résonnent tous les sons.
Je sais qu’avec le temps et en vivant cet état, je serai un jour en paix avec tout ça. Il restera en moi, cette image de toi qui marche loin de moi avec ce regard qui me dit que demain sera OK sans toi.
Stéphanie Côté
Thanatologue
Kirkland, janvier 2021
“Votre joie est votre tristesse sans masque. Ce même puit d’où jaillit votre rire fut souvent rempli de vos larmes. Plus profondément la tristesse creusera dans votre être, plus abondamment vous pourrez le combler de joie.” Khalil Gibran


